La théologie de la Libération

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La théologie de la Libération 2017-05-18T20:34:42+00:00

L’histoire de la théologie de la Libération commence dans les années 60 en Amérique du Sud, peu avant la succession de coups d’État qui allait établir au pouvoir les dictatures militaires dans à peu près chaque pays du continent.

Naissance d’une doctrine

theologie-lib1Au début des années 60, un certains nombre d’acteurs des sociétés civiles latino-américaines vont s’indigner de la situation sociale de leurs pays marquée par la misère, l’illettrisme et son corollaire : la marginalisation de millions d’individus.

Ce front naissant composé de laïcs et de membres de la hiérarchie catholique va accoucher d’une doctrine résolument proche des préoccupations sociales des gauches latino-américaines.

C’est la fameuse « option pour les pauvres », véritable leitmotiv de la théologie de la Libération.

theologie-lib2Dans le même temps, le Concile de Vatican II (1962-1965), entamé sous le pontificat de Jean XXIII, se conclut par la définition de la doctrine de l’œcuménisme comme le nouveau credo de l’action du catholicisme dans le monde. Cette ouverture assez inattendue de la part du Vatican va être accentuée par l’encyclique Populorum progressio de mars 1967.

Ces textes, véritables cautions de la part de Rome pour l’établissement d’un clergé œcuménique et progressiste en Amérique Latine, vont provoquer un nouvel élan missionnaire au sein du clergé sud-américain, se sentant habilité à développer un nouveau courant progressiste au sein des Églises sud-américaines. Mais la théologie de la Libération n’est encore qu’un projet à ce stade.

theologie-lib3A la fin de l’été 1968, le pape Paul VI inaugure la seconde conférence générale de l’épiscopat latino-américain. A cette occasion, le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez présente un rapport sur la « théologie du développement » motivé par le soucis de lutter contre « l’impérialisme international de l’argent » et la nécessité d’une transformation sociale radicale .

Le ton est donné. C’est l’acte de naissance de la théologie de la Libération qui n’est rien de moins qu’une lecture radicale de l’Évangile par la mobilisation de quelques concepts liminaires hérités de l’analyse marxiste de la société (le peuple comme artisan de son histoire, l’existence de la lutte des classes, les modes de fonctionnement de l’idéologie dominante.).

 

theologie-lib4Cette façon militante d’apporter la parole de l’Évangile va provoquer un véritable appel d’air en Amérique Latine, particulièrement au Brésil. Alors que la dictature (1964-1985) s’installe, les pastorales dans les favelas et autres grands lieux de la misère vont se multiplier. La campagne d’Évangélisation des damnés de la terre, à grands coups de discours surprenants dans la bouche des curés, va mettre les franges réactionnaires du pays en alerte :

« Juché sur une voiture sonorisée, il disait : « Prions le Seigneur pour qu’il y ait une meilleure répartition de revenus dans le pays » et la foule répondait : « Seigneur, écoutez notre prière »

« puis : « Pour qu’il y ait une augmentation des offres d’emploi en Pernambouc ; pour les 15 000 mineurs abandonnés en Pernambouc et qui végètent dans nos rues. Pour les familles d’Olinda et Recife ; […] pour que nos dirigeants prennent rapidement des mesures pour venir en aide aux sinistrés d’Olinda et Recife dont les maisons détruites par la dernière crue du Beberibe. » A la suite de toutes ces demandes, la foule répondait : « Seigneur, écoutez notre prière ». »

Journal do Brasil, « Procissão no Recife reune cerca de 80 000 pessoas lideradas por Dom Helder Camara », 17 juillet 1980.

theologie-lib5Il faut bien saisir qu’à rebours de ce que laisse suggérer cet exemple, la théologie de la Libération n’est pas marxiste au sens commun du terme. C’est une Évangile pour les pauvres. Son objectif n’est pas l’établissement de régimes communistes en Amérique du Sud. Toutefois, elle reconnaît que l’analyse marxiste est la plus pertinente pour éclairer les rapports de domination qui structurent une société.

theologie-lib6Mais en pleine Guerre Froide, la proximité des promoteurs de cette nouvelles doctrine avec les gauches latino-américaines va entretenir le mythe de « l’infiltration marxiste » en son sein. Cette contagion, si facilement surenchérie par les courants réactionnaires, va inspirer une réplique restée célèbre dans la bouche de l’archevêque de Recife, dom Hélder Câmara qui déclare :

« Quand je donne à manger aux pauvres ; on dit que je suis un Saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste. »

theologie-lib7Aussi, nous ne nions pas qu’il y ait eu d’une façon ou d’une autre quelques transfuges communistes au sein de la théologie de la Libération. Après tout, pourquoi pas ?

Au regard des crimes de l’Inquisition, de la position trouble de l’Église durant la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux scandales qu’a suscité l’Église catholique ces dernières années, tout cela apparaît pour le moins bénin.

Mais nous nions résolument l’ampleur de ces « infiltrations marxistes » et souhaitons rendre compte de la démesure des réactions que la rumeur a suscité. 

 

La mise au ban

theologie-lib8A la mort de Paul VI en 1978, c’est un jeune cardinal de 58 ans, Karol Józef Wojtyła, qui va hériter de la charge de Vicaire du Christ sous le nom bien connu de Jean-Paul II. Son pontificat va durer plus de 26 ans, ce qui en fait le second plus long de l’histoire de la chrétienté.

Inutile de dire qu’on ne s’attardera pas à faire un résumé de son pontificat. Nous nous intéressons uniquement à ce qui le lie à la théologie de la Libération, ce qui ne lui rend pas justice, nous en avons bien conscience.

theologie-lib9Jean-Paul II est le premier pape polonais de l’Histoire. Il est élu à cette dignité en pleine Guerre Froide, à un moment où la Pologne subissait le joug des Soviétiques contre lequel le jeune Karol Wojtyla a su courageusement résisté, jusqu’à en attirer l’attention du Vatican. La vision du monde de Jean-Paul II est évidemment liée au combat personnel de Karol Wojtyla, celui de la lutte contre le communisme.

Aussi, lorsque Jean-Paul II arrive en Amérique du Sud, dans une Église divisée entre conservateurs et adeptes de la théologie de la Libération (qui furent toujours minoritaires, même au Brésil), il ne va pas du tout prendre la mesure de ce qui s’y passe. C’est en tout cas notre interprétation.

theologie-lib10En 1981, Jean Paul II va faire rentrer à la Congrégation pour la doctrine de la Foi (l’ancien Saint-Office, rien de moins que l’ancienne Inquisition !) un cardinal avec qui il a établi des relations personnelle à l’occasion du Concile Vatican II : Joseph Ratzinger, le futur Benoît XVI.

Or, Joseph Ratzinger est un théologien ultra-conservateur. Quant à la Congrégation pour la doctrine de la Foi, elle n’a rien perdu de ces excès de jadis, si ce n’est qu’elle s’est donnée pour mission de chasser un tout autre type de sorcières. Par exemple, c’est d’elle dont émane le décret de 1949 qui va frapper d’excommunication toute personne diffusant la doctrine communiste ; en vertu duquel Fidel Castro a été excommunié en 1962.

 

theologie-lib11Le tandem Jean Paul II / Ratzinger va sonner le glas de la théologie de la Libération et faire entrer l’Église catholique dans la Guerre Froide, en soutenant ostensiblement tous les régimes dictatoriaux (excepté Cuba).

La charge vaticane va s’initier au Nicaragua dès l’été 1982. A cette époque, toute l’Amérique centrale est en effervescence. En 1979, la rébellion sandiniste a renversé la dictature de Somoza. Le nouveau gouvernement qui en ressort est composé de 5 prêtres progressistes, proches de la théologie de la Libération. Or, en juin 1982, le Vatican va désavouer l’Église populaire nicaraguayenne.

theologie-lib12L’année suivante, Jean-Paul II effectue une visite dans un Nicaragua endeuillé : l’offensive contre-révolutionnaire est à son comble et a laissé dans son macabre sillage les corps sans vie d’étudiants, de professeurs, de coopérants et même les personnels des postes de santé. La semaine suivant ce massacre, les mères éplorées se rassemblent sur la grande place de Managua, attendant un geste de la part du pape. Mais Jean-Paul II se refuse à prier pour les enfants sandinistes morts au combat.

Des années plus tard, Jean-Paul II va aller jusqu’à donner la communion au couple Pinochet, à l’occasion d’une visite au Chili.

theologie-lib13Mais c’est à Ratzinger que va échoir de la mission d’éradiquer les fondements théoriques de la théologie de la Libération et de décapiter ses instigateurs. Cette mission, il va la remplir avec un tel acharnement qu’il en a hérité d’un surnom peu flatteur, celui de « Panzerkardinal ».

theologie-lib14Il va d’abord convoquer le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez, auteur du rapport sur « la théologie du développement » qui est à la base conceptuelle de cette doctrine. Au terme d’un procès d’un autre temps, Ratzinger va obliger le Père Gutiérrez à « réviser » son œuvre.

theologie-lib15L’année suivante, en mars 1985, l’année même où s’achève la dictature militaire brésilienne, c’est le Père Léonardo Boff qui fait les frais de la rudesse de Ratzinger. Pour avoir rédigé une œuvre intitulée « Église, charisme et pouvoir », il écope d’une peine de 18 mois de silence pénitentiel, une interdiction d’enseignement et une mise à l’écart de sa maison d’édition.

La même année, le charismatique dom Helder Camara (archevêque de Olinda-Recife et figure de proue de la théologie de la Libération) est brutalement remplacé par le très conservateur dom José Cardoso Sobrinho (ce qui ne se fait pas sans heurts !).

theologie-lib16A la fin de son pontificat, Jean-Paul II avait remplacé la moitié des évêques en exercice au Brésil par des prélats clairement conservateurs. Cette entreprise a continué sous le pontificat de Benoît XVI. Aujourd’hui, la moitié des cardinaux de l’Église catholique a été élu par Jean-Paul II, l’autre moitié par Benoît XVI. Cette proportion est respectée au Brésil.

Mais, à l’aune de la liquidation de la théologie de la Libération, quel a été l’impact des deux derniers pontificats sur la religion catholique au Brésil ? 

 

Jean-Paul II et Benoît XVI : les pourfendeurs pourfendus

theologie-lib17Les grands pourfendeurs de la Théologie de la Libération vont être un Polonais et un Allemand : Jean Paul II et Benoît XVI. L’un a connu l’invasion soviétique de son pays natal, l’autre les jeunesses hitlériennes. Aussi, le bilan de leurs deux pontificats est à géométrie variable et reste tributaire de la violence de leur siècle.

theologie-lib18En Amérique du Sud, et particulièrement au Brésil, ce bilan est négatif. Car comment qualifier autrement un bilan qui a vu le quart de la population brésilienne se détourner du catholicisme entre le début du pontificat de Jean-Paul II et la démission de Benoît XVI ?

En effet, 93 % de la population en 1960 se déclarait catholique, 89 % en 1980, 83 % en 1991 et même pas 65 % lors du dernier recensement de 2010. Aujourd’hui, à quelques semaines des Journées Mondiales de la Jeunesse à Rio de Janeiro, on estime que les pentecôtistes-évangélistes enrôlent chaque année 1 million de Catholiques brésiliens dans leurs mouvements.

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theologie-lib19Face à cette déroute dans un pays considéré comme la plus grande nation catholique au monde, Benoît XVI, dans les derniers mois de son pontificat, n’a pas eu d’autres choix que d’accréditer la stratégie de reconquête initiée par le Renouveau Charismatique Catholique du Père Marcelo Rossi, véritable Pop Star du Brésil.

theologie-lib20Or, le Renouveau Charismatique Catholique utilise rigoureusement les mêmes recettes mercantiles que les pentecôtistes-évangélistes : prosélytisme, succession de « miracles » lors d’offices religieux monstres, chaînes de télévision privées qui émettent en continue, marketing agressif…

Mais faute d’une réelle innovation face à l’offre religieuse existante, le Renouveau Charismatique Catholique est bien davantage un garrot qu’un remède à l’hémorragie de fidèles.

theologie-lib21Aussi, cette validation du Renouveau Charismatique Catholique par l’intellectuel Benoît XVI sonne comme l’aveu de l’échec de la politique vaticane menée en Amérique du Sud durant les trois dernières décennies.

Car à quoi bon avoir réduit au silence le Père Leonardo Boff, grand théoricien brésilien de la théologie de la Libération, pour finalement s’incliner 30 ans plus tard devant la stratégie commerciale du Père Marcelo Rossi, l’Homme de Dieu qui marchande la foi catholique sous formes de CD et autres objets de consommation ?

Benoît XVI a cru bon de démissionner juste avant de participer à ce désastre. Son désastre.

theologie-lib22Peut-être qu’au cours de sa retraite méditative Benoît XVI pourra également se demander si l’Église fut réellement du côté du Christ en Amérique du Sud quand elle soutenait systématiquement les dictatures militaires au pouvoir.

De là, peut être pourra-t-il estimer sa part de responsabilité sur le quasi-doublement de la misère sur ce continent entre le début des années 80 (120 millions de pauvres) et la fin des années 90 (225 millions de pauvres). 

 

Pour aller plus loin :


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