La discrimination raciale au Brésil

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La discrimination raciale au Brésil 2017-05-18T20:34:40+00:00

La discrimination raciale au Brésil a pour contour les plus de 3 siècles d’esclavage qui ont traversé l’histoire de ce pays. Toutefois, comme on s’en doute, la très tardive abolition de l’esclavage (1888) n’a pas signifié une incorporation univoque des anciens esclaves dans la société nationale. Aussi, les théories racistes de l’époque, développées en Europe, ont aisément traversé l’Océan et influencé les classes dominantes de la jeune République Brésilienne avec pour effet de retarder l’égalisation des conditions pour les minorités incriminées.

La Première République : l’âge d’or du racisme décomplexé

discrimination1De la fin de XIXe siècle jusqu’aux années 30, la discrimination raciale au Brésil s’est établit au travers de théories aryanistes qui établissaient, d’après des fondements scientistes hérités de l’anthropologie physique européenne, la supériorité bioculturelle des Blancs sur les Indiens et les Noirs.

« Dans le Brésil de la fin du XIXe siècle qui sort à peine de l’esclavage, faute d’une grande geste collective permettant l’identification du peuple et de la nation, la question de l’identité nationale se cristallise sur le thème de la race. (…)

A quelques nuances près s’impose le thème de l’urgence d’une modernisation qui ne saurait être que blanche grâce à la chance offerte par l’immigration européenne. (…)

En 1921, le Congrès est amené à repousser un projet réclamant la prohibition pure et simple de l’entrée dans le pays d’immigrants noirs (…).

A Salvador, sous le magistère de Raimundo Nina Rodrigues, le père de la médecine légale brésilienne, l’école de médecine accorde une place centrale au problème de la race. « Race et civilisation » (1880), « Race et dégénérescence » (1887), « Les métis brésiliens » (1890), « Le croisement racial » (1891), « Nègres criminels au Brésil » (1895), « Métissage, dégénérescence et crime » (1899), « La paranoïa chez les nègres, atavisme psychique et paranoïa » (1902), « La race et ses odeurs » (1921) sont quelques-uns des titres d’articles révélateurs des préoccupations dominantes, publiés pour la plupart dans la Gazeta medical da Bahia. Les auteurs insistent sur les tares du métissage et les épidémies sont souvent mises en corrélation avec la race et la dégradation des populations hybrides. A grand renfort de statistiques et de photographies souvent cruelles, on souligne la fréquence, chez les sang-mêlé, des maladies contagieuses. (…)

Tout en dénonçant avec constance « la révoltante exploitation esclavagiste », Raimundo Nina Rodrigues, lui-même mulâtre, est amené à conclure, « au nom de la science », à l’infériorité de l’Africain, qui « sera toujours pour nous un des principaux facteurs de notre infériorité comme peuple ». »

[Bartolomé Bennassar et Richard Marin, Histoire du Brésil, Fayard, 2000.]

 

discrimination2Mais dans une nation déjà profondément mélangée, la transposition de ces grossières conceptions, oh combien fausses, dangereuses et ethnocentriques, n’a pas donné lieu à un apartheid racial comme ce fut le cas en Afrique du Sud. Le Brésil n’a en effet jamais été une société de castes comme ont pu l’être les États-Unis où l’Afrique du Sud : Les « races » n’y ont jamais évolué en vase clos, quand bien même l’industrialisation et l’urbanisation du pays ont extrapolé ce phénomène.

discrimination3De fait, les théories qui faisaient la promotion de la discrimination raciale au Brésil ont été exploitées par l’État comme autant de justifications « scientifiques » à charge contre les « minorités » noires et métisses du pays, rendues responsables du retard accumulé par le pays, et qu’il s’agissait de « blanchir » le plus rapidement possible en les noyant sous des contingents d’immigrés venus d’Europe.

Pour décrire ces âpres lendemain de l’abolition de l’esclavage, Katia de Quieirós Mattoso écrit :

discrimination4« Ici, les esclaves ont troqué leur condition de prisonniers des champs contre celle de travailleurs ruraux sans salaire, vivant dans la misère, entretenus par ceux contre lesquels ils se sont battus, mais qui jamais ne pourront les traiter équitablement.

Là, des esclaves cherchent du travail dans discrimination5la ville, un emploi qu’elle ne peut toujours pas leur offrir : au Nordeste c’est la crise économique qui afflige le monde de la canne à sucre ; dans les autres régions, c’est la surabondance de main d’œuvre alimentée par l’immigration européenne et par les travailleurs des champs obligés à vendre leurs terres mal entretenues. Les abolitionnistes se sont limités à libérer l’esclave, sans penser à sa réinsertion économique et sociale. »

[Être esclave au Brésil]

De la discrimination raciale au Brésil à la « démocratie raciale » de Gilberto Freyre

 

discrimination6En 1932, c’est Gilberto Freyre dans son livre dédié à l’étude de la famille patriarcale (Maîtres et Esclaves) qui donne les véritables bases scientifiques pour une approche historique, sociologique et anthropologique du fonctionnement de la discrimination raciale au Brésil.

Pour Gilberto Freyre, les relations interraciales sont tributaires :

  • Des colonisateurs Portugais, déjà métis de Maure et de Blanc, et qui s’en allèrent seuls coloniser l’immense Brésil en couchant avec un maximum de femmes de couleurs (là où l’anglo-saxon émigrait en famille).
  • De l’isolement des premiers colons, qui pratiquaient des monocultures dans des endroits très reculés. La longue promiscuité dans la maison des Maîtres fut d’abord propice aux relations, notamment sexuelles, entre le Maître, la nourrice et les domestiques. Ensuite, cette proximité eût pour effet d’inciter le Maître à s’intéresser au destin de ses bâtards (mulâtres).
  • D’un catholicisme plus social que puritain

discrimination7Il en découle que dès l’origine, la famille brésilienne a été marquée par des mélanges raciaux. Cela ne signifie certes pas que la discrimination raciale au Brésil n’aient pas existé sous une forme ou sous une autre au sein même de ces familles. Mais la prégnance de ces préjugés dans ces familles mélangées à été atténué au point de favoriser une certaine tolérance, ce qui a eu de fortes implications au niveau social.

 

discrimination8C’est cette approche historique et sociologique qui a servi d’assise à Gilberto Freyre et ses successeurs pour définir le Brésil comme une « démocratie raciale ». On retrouve toute la naïveté de ce concept policé (mais fédérateur pour un jeune pays en recherche d’identité nationale) dans un livre de Stefan Zweig, Le Brésil, Terre d’avenir, publié en 1937 :

« Alors que dans les autres pays l’égalité absolue entre citoyens dans la vie publique comme dans la vie privée, n’existe que théoriquement, sur le papier ou le parchemin, on la trouve au Brésil concrète et apparente, à discrimination9l’école, dans l’administration, dans les églises, dans les professions, dans l’armée et dans les universités. Il est touchant de voir les enfants aller bras dessus bras dessous, dans toutes les nuances de la peau humaine, chocolat, lait et café, et cette fraternité se maintient jusqu’aux plus hauts degrés, jusque dans les académies et les fonctions d’État. »

« Démocratie raciale » ou « racisme cordial » ?

 

discrimination10Ce qui donne crédit à la thèse de la démocratie raciale, c’est le contraste saisissant entre le fonctionnement de la discrimination raciale au Brésil et aux États-Unis.

En effet, là où la mobilité sociale des esclaves aux États-Unis n’était possible qu’à l’intérieur de son groupe racial (ce qui en faisait une véritable société de caste), ce qui s’est passé au Brésil est un peu plus subtil, beaucoup moins fermé : le destin des Brésiliens n’était pas une fatalité uniquement déterminé par l’appartenance à une ethnie.

Il y a dès lors une légitimité à se demander si la discrimination raciale au Brésil agit par le truchement de préjugés raciaux ou par des préjugés de couleurs, véritable marqueur d’un statut social.

discrimination11Encore aujourd’hui, au sommet et à la base de la pyramide les préjugés de races et préjugés de classes (de couleurs) se rejoignent et se confondent pour exprimer la même réalité sociale : une classe supérieure uniquement composée de Blancs et un sous-prolétariat au 3/4 composé de Noirs. Mais entre ces strates, on observe que les statuts qu’occupent les Noirs au Brésil sont historiquement très diversifiés.

discrimination12Aussi, en fonction de leur fortune ou de leur éducation, les Afro-brésiliens n’ont jamais été systématiquement dans une situation sociale inférieure à celle des Blancs. Un proverbe brésilien populaire dit ainsi : « Le nègre riche est un homme blanc, le Blanc pauvre est un nègre. ».

Alors, la discrimination qui frappe les Noirs du Brésil est-elle un effet d’une discrimination raciale maquillée derrière un « racisme cordial » ou l’effet d’une discrimination de classe (le Noir foncé occupant souvent la strate sociale la plus basse, la plus méprisée) qui disparaîtrait dès lors que le Noir foncé accéderait à un niveau d’éducation et de fortune supérieur ?

discrimination13C’est la question que se pose les sciences sociales depuis plus d’un demi-siècle. Une question complexe qui n’a à priori pas de réponse absolue tant la diversité des contextes culturels et socio-économiques ont une incidence sur la nature et le degré de la discrimination. Entre le Brésil rural traditionnel, le Brésil industriel des grandes métropoles (Rio de Janeiro et São Paulo) et le Brésil « européen » des grandes villes du Sud, les réponses aux mêmes questions varient sensiblement.

En outre, les études portant sur la discrimination raciale au Brésil souffre d’une hypocrisie généralisée sur le sujet :

« Une enquête réalisée en 1988 sous la direction de l’anthropologue Lilia Moritz Shwarcz, en révèle toute la complexité. Alors que 97 % des personnes interrogées disent être dépourvues de tout préjugé racial, 98 % ajoutent aussitôt connaître des personnes racistes. Elles précisent même qu’il s’agit de proches : parents, amis ou relations amoureuses. discrimination14

« Tout Brésilien, conclut non sans humour l’étude, se perçoit comme une île de démocratie raciale, entourée de racistes ». »

[Richard Marin, Histoire du Brésil 1500-2000, Fayard, 2000.]

 


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