Naissance du candomblé au Brésil

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Naissance du candomblé au Brésil 2017-05-18T20:34:40+00:00
Le candomblé est une synthèse religieuse brésilienne mêlant un système de représentations catholiques à des fétichismes africains. C’est une religion hiérarchisée, qui possède sa propre cosmogonie, son propre panthéon de divinités (les orixas) avec, et c’est fondamental, un système de correspondance entre les orixas et les saints catholiques. Aussi, il y a une telle pénétration des représentations catholiques dans le candomblé qu’on peut le définir comme étant un fétichisme africain christianisé.

Toutefois, comme nous le verrons, les interactions entre candomblé et catholicisme ne sont pas univoques. En effet, si les fétichismes africains ont muté au contact du catholicisme, le catholicisme colonial s’en est lui-même retrouvé africanisé.

Une origine africaine

candomble1Pour comprendre l’essence de cette religion syncrétique, il nous faut saisir les entrelacements des Africains déportés dans leurs interactions, d’abord entre eux puis surtout avec le vernis d’endoctrinement chrétien que les colons portugais leur ont imposé au travers des structures sociales de l’esclavage.

Cette compréhension liminaire peut nous éclairer sur le pourquoi les adeptes de cette religion se considèrent avant tout comme des catholiques (d’où leur sous-représentation dans les recensements) et quelles sont les origines des préjugés qui pèsent sur les pratiques religieuses du candomblé.

candomble2Au préalable, rappelons que les millions d’Africains déportés vers le Brésil par les navires européens, à la faveur de la traite négrière, étaient originaires de zones littorales bien précises. Ce sont des nations entières, enchaînées, qui ont pris la mer. De vastes territoires africains ont été réduits à l’état de déserts humains et c’est particulièrement criant en Angola, qui fut pratiquement une colonie brésilienne.

candomble3Ces nations africaines qui apportaient avec elles leur savoir, leurs croyances religieuses (animistes, fétichistes, musulmanes et mêmes chrétiennes…) et leurs rivalités (encore perceptible dans les différents candomblé) ont perduré pendant des siècles au Brésil. En 1835, dans la Bahia, ce sont par exemple des esclaves musulmans qui sont à l’origine d’un violent soulèvement.

Toujours dans la Bahia, il existe encore aujourd’hui des Brésiliens qui parlent la langue de leurs ancêtres, le Yoruba (langue du Nigéria actuel). Cela prouve que durant les siècles qu’a duré l’esclavage, le contact avec l’Afrique n’a jamais été véritablement rompu. Des statuettes et autres objets de culte n’ont pas cessé de circuler d’Afrique vers le Brésil sans qu’on sache véritablement comment…

Une origine catholique

candomble4Toutefois, si le cœur naissant du candomblé bat sur un tempo africain, sa tête fut indubitablement instruite à l’ombre du catholicisme colonial. Ainsi, dès l’établissement de la traite négrière, la couronne portugaise ordonna la catéchisation des esclaves une fois vendus et intégrés à une famille portugaise. La conversion des Africains au catholicisme s’est d’ailleurs parfois effectuée avant même l’entrée sur le bateau. D’ordinaire, l’Africain se laissait volontiers endoctriner soit pour un cadeau ou parce qu’il était excédé d’être l’objet des moqueries des créoles qui raillaient sa « barbarie ».

candomble5Dans ces conditions, la piété du nouveau converti n’allait pas au-delà du signe de croix et de quelques prières mal récitées. Mais à l’ombre de la croix, le fétichisme persistait.

Parce que les Africains ont toujours été perçus comme des païens déguisés, il va se former dans le Brésil colonial une véritable religion de couleur, à l’ombre du catholicisme « officiel ».

Dans les faits, le Noir était toujours relégué en dehors de la chapelle du Maître et c’est donc du porche qu’il assistait à la messe.

Quand il avait malgré tout le droit d’entrer dans la chapelle, c’est qu’il existait deux offices : un pour les Blancs, l’autre pour les Noirs.

Dans le Brésil colonial, il y avait de facto non pas un mais deux catholicismes, au nom de préjugés qui stigmatisent encore aujourd’hui les adeptes du candomblé ou les habitants d’un quilombo :

candomble6« Le nègre ne naît pas, il apparaît

Il ne meurt pas, il finit

Le blanc donne son âme à Dieu

et le nègre, la sienne au Diable »

« Le nègre n’adore pas Dieu,

Ce qu’il adore c’est Kalunga (une poupée-fétiche)

Tout nègre est un féticheur

Le Noir n’entre pas à l’Eglise, il espionne du

Dehors »

candomble7L’esclave, par réaction à cette haine, va continuer les formes ancestrales de son culte. Mais la proximité, la frustration et le sentiment d’exclusion des Africains vont conduire à un phénomène syncrétique aussi curieux qu’inattendu.

Sa principale manifestation va être d’associer à chaque orixa (les divinités africaines) un saint catholique : c’est le véritable archaïsme de cette religion, qui associe par exemple Saint-Georges à Ogum, l’orixa de la guerre.

candomble8Dès lors, chaque cérémonie mystique traditionnellement africaine va être précédée d’une messe.

Ces phénomènes syncrétiques vont apparaître très tôt. Ils sont déjà présents à l’époque de la lutte de Zumbi et du quilombo de Palmares, combat qui va tenir en échec les armées portugaises et hollandaises tout au long du XVIIe siècle.

Mais on ne peut pas encore parler de candomblé.

Le candomblé  s’est constitué à la base comme une religion de couleur, une religion perméable à deux cultures profondément différentes par le mariage de l’animisme et la mythologie africaine avec le culte des Saints.

Le système de représentations alors produit va se diffuser au-delà des barrières raciales, jusqu’à la Maison des Maîtres.

L’influence africaine dans les catholicismes brésiliens

candomble-bresil1 Si d’un côté la structure sociale esclavagiste séparait les races en castes avec le Blanc comme Maître, le Cabocle (indien métissé) comme travailleur libre et le Noir comme esclave ; d’un autre côté le système patriarcal institué dans la maison du Maître opérait un rapprochement des couleurs.

Selon Gilberto Freyre, ce rapprochement était de trois ordres : sexuel (le maître et ses nombreuses maîtresses noires), familial (les enfants avec leurs nourrices noires) et social (le Noir comme souffre-douleur des jeux plus ou moins pervers des enfants).

candomble-bresil2Or, la nourrice s’est christianisé d’autant plus qu’elle fut en contact direct avec la minorité blanche du Brésil colonial. Elle fut une véritable seconde mère pour les bambins du maître et peut-être même un peu plus, tant les femmes mortes en couche furent nombreuses et les femmes, surtout blanches, une denrée rare.

Rappelons que le Maître vit lui-même dans une extrême ruralité. Il est propriétaire d’un immense domaine, très isolé. En outre, l’Église coloniale est déficitaire en hommes et en structures.

candomble-bresil3Dans les plantations sucrières, il n’est pas rare que le Maître lui-même se charge d’officier dans sa chapelle. Et quand bien même il dispose d’un clerc pour donner la messe, la formation de celui-ci a de bonnes chances d’être lacunaire, pour ne pas dire dérisoire.

candomble-bresil4Pendant des siècles, croire si loin de Rome sous le patronage exclusif des rois du Portugal plus intéressés par les rentrées fiscales que par le développement de l’Église va relever de la gageure.

Pendant des siècles, par le lait de la nourrice et son attention de tous les instants, le catholicisme de la maison des Maîtres va s’africaniser.

Les confréries religieuses : le masque des sociétés tribales ?

Néanmoins, jusqu’au XIXe siècle, le catholicisme brésilien va demeurer pluriel. Les vecteurs de cette pluralité vont être les confréries religieuses qui se mettent à fleurir au Brésil dès le XVIIe siècle.

Le système des confréries religieuses va épouser les structures raciales du Brésil esclavagiste en se dotant des confréries exclusivement réservées aux Blancs, aux Noirs ou aux Mulâtres (qui ne voulaient pas se mélanger aux Noirs). Le proto-candomblé au Brésil est en ce sens un catholicisme de couleur.

candomble-bresil5Cependant, derrière les confréries religieuses subsiste aussi un système de solidarité tribale car elles sont sociologiquement marquées par l’appartenance à une nation : confréries Angola, Congo, Gêgé, Nagôs, etc.

Les rivalités importés d’Afrique vont se perpétrer au travers de ces confréries religieuses. C’est précisément l’effet que recherchaient les Maîtres blancs, très minoritaires, et donc peu désireux d’avoir face à eux un front commun d’esclaves unis qui les prendraient comme les uniques objets de leur haines et revendications.candomble-bresil6

L’Église va accentuer ces rivalités. D’abord en acceptant certaines déviances au dogme de la part de certaines confréries… Mais pour mieux déclarer d’autres confréries comme étant hérétiques et païennes !

Résultat : au lieu d’un conflit entre nations rivales, l’Église va mettre en scène ces luttes intestines comme autant de conflits opposants les chrétiens aux païens, expurgeant du même coup certaines pratiques rituelles beaucoup trop africaines à son goût.

candomble-bresil7Au XVIIIe siècle, à mesure que les Mulâtres deviennent plus nombreux que les Africains, les demandes des confréries mulâtres à être reconnues au même titre que les confréries blanches vont se faire plus pressantes. Les choses commencent à évoluer différemment.

Le rapprochement des deux catholicismes a quelque chose d’inéluctable mais bien sûr, cela ne se fait pas du jour au lendemain.

Mais déjà, peu après la constitution de l’empire luso-brésilien, il n’était plus si rare de voire un prêtre mulâtre donner les sacrements à un Blanc sans que cela ne choque personne… sauf les voyageurs de passage !

candomble-bresil8En parallèle à cette évolution, la structure tribale des confréries, bâtie sur des ascendances africaines de moins en moins évidentes, vont commencer à s’atténuer. Cela va rendre possible les syncrétismes entre les différents fétichismes (par exemple entre les orixas Nagôs et Gêgé ou encore entre Yorubas et Bantous) ce qui va favoriser plus tard l’unité du candomblé au Brésil.

candomble-bresil9A cet époque, le Brésil s’urbanise et le fétichisme africain va se transformer au contact de la ville. C’est à ce moment là seulement que le lieu de culte de ce fétichisme va s’appeler candomblé. Et c’est finalement au moment où les deux catholicismes vont sembler à deux doigts de s’unir que les demandes d’émancipation politiques vont devenir d’autant plus pressantes.

Des révoltes vont d’abord éclater dans le Nordeste dès le XIXe siècle, annonciatrices des luttes abolitionnistes.

candomble-bresil10Le candomblé au Brésil va dès lors changer de nature. Plutôt qu’être un élément de continuité africaine, il va devenir un accompagnement communautaire à des fins d’ordre politique, un genre de résistance culturelle à une servilité qui va perdurer jusqu’à la fin du siècle.

L’unité du catholicisme brésilien, au moins de façade, anticipe une mutation plus profonde et toujours actuelle : celle du glissement de la discrimination raciale vers la discrimination de classe.

 


Source : Roger Bastide, Social Structures and Afro-Brazilian religions, in Renaissance, No. 2/3, 1945, pp.12-29


Pour aller plus loin :


One Comment

  1. Bruno 15 janvier 2014 at 14 h 17 min - Reply

    Bonjour et félicitations pour votre site. Article interessant, j’ai moi meme également rédigé un article sur le Candomblé, je vous invite à la consulter sur mon blog: http://www.brasil-agora.com/le-candomble-culte-afro-bresilien/

    Bonne continuation
    Bruno

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